Violette Leduc, la marginilité dans l’écriture.

A l’occasion de la Queer Week qui finit samedi, je voulais parler de cette trop peu connue autrice française, Violette Leduc, à travers trois de ses livres. Celle qui fut l’amie de Simone de Beauvoir et de Jean Genet, parce qu’elle rassemblait dans son identité toutes les figures marginales, n’a pas connu la postérité de ses contemporains. Violette, est née bâtarde, de pauvre condition, sans avoir pu faire d’études supérieures, bisexuelle assumée, maniaco-dépressive, avortée : elle a mauvais genre. Et d’ailleurs elle instille un « trouble dans le genre », pour le dire avec Judith Butler, en revendiquant des attributs masculins : la jouissance avec les femmes et l’écriture. C’est enfin une féministe empirique, sans théorie.

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Son autofiction, Thérèse et Isabelle, qui est une partie censurée à la publication en 1956 de Ravages, en même temps que son récit d’avortement, a été finalement dévoilée en 1966. Ce récit à l’érotique saisissante évoque l’année 1924 où, en pension à Douai, Violette, de son premier nom Thérèse, rencontra Isabelle. Le roman commence leur relation avec une animosité réciproque qui s’apaisera en une sensualité fusionnelle  qui sera consacrée par l’étonnement de l’amour. Son érotisme rappelle celui du Genet de Notre-Dame-des-fleurs. Isabelle apparaît comme une initiatrice, parfois brutale, et Thérèse prend en charge la narration de la fuite du désir sans cesse réanimé, de la proximité entre Éros et Thanatos:

Le doigt sortit d’un nuage, entra dans un autre. Mon ardeur gagna Isabelle, un soleil fou tournoya dans ma chair. Le corps d’Isabelle gravit tel un calvaire sur mon dos. Je fus tendue de gris. Mes jambes faiblirent dans leur paradis. Mes mollets désaltérés mûrissaient. J’étais amollie jusqu’à ineffable pourriture, je ne finissais plus de m’effondrer de félicité en félicité dans ma poussière.

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Les Merveilles de la Nature, Léonor Fini, encre de chine, 1965.

Une autre figure marginale, celle de la vieille fille, cesse d’être l’objet de railleries comme la Rose de Balzac, pour devenir un sujet, Clarisse, le personnage de La Vieille fille et le mort, parut en 1958. Cette femme, de cinquante-quatre ans, qui a toujours refusé de prendre mari, découvre un homme venu exhaler son dernier souffle dans son café, qui fait aussi épicerie et mercerie. Ce trépassé, offre son altérité vulnérable à la solitude de Clarisse, elle va apprêter sa dépouille, thanatopraxie amoureuse, et le garder secret. Elle si diligente, ne peut plus souffrir les interruptions du commis soûl, ou de l’enfant qui partage pourtant sa solitude avec une tendresse effarouchée.

Si elle l’emmenait dans une roulotte…Un voyage au pas avec le mort qui fait son métier de mort, c’est cela le voyage de noces de Clarisse. Un voyage en roulotte, c’est une barcarolle. Les routes ne veulent pas. Ce soir, toutes les routes sont entre elles. N’importe. Il est venu. Le glas de Charrière était bon prophète. Si elle allumait…Elle le reverra, il lui donnera quelque chose.

Après ce dévoiement de la jeune fille et la mort, Violette Leduc, en 1969,  va faire vivre la subjectivité d’une autre vieille femme, clocharde, celle de La Femme au petit renard. C’est dans ce roman que l’on trouve une écriture particulièrement capricante et qui rappelle la fragmentation du réel chez Claude Simon, dont elle est la contemporaine. Ses errances dans un Paris qui la méprise, la faim qui l’enserre, quelques meubles pour seuls compagnons, et ce renard, ou plutôt sa dépouille, privilège de la bourgeoisie. Comme toujours l’autrice n’édulcore pas, elle offre à ras du réel, la violence des petites vies. Ce qui est rejeté, comme ce renard, la laideur des démunis, est choyée par Violette Leduc. Celle qui, de par ses identités était jugée elle, y compris par elle-même, à cependant anoblit ces figures de la laideur : vieille fille, clocharde, lesbienne, folle. A ce propos je vous renvoie au live de Claudine Sagaert, Histoire de la laideur féminine.

Hurler qu’elle ne peut pas recommencer sa vie ne servirait à rien. La jeune fille à l’intérieur du pressing ne lève pas la tête : elle enferme des cadavres dans des machines, elle transforme des morts flasques avec son fer à repasser.

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Pour aller plus loin, un site consacré à cette grande autrice. Et une conférence à écouter sur France Culture. Un biopic, datant de 2013 et réalisé par Martin Provost, a retracé sa vie. Je ne l’ai pas vu donc je ne sais pas s’il est de bonne tenue.

 

 

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